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La mémoire est un espace qu’on dessine à deux

Il y a des zones de la mémoire où des bulles d’ombre peuvent s’enfler. Elles prennent l’apparence de perles grisonnantes qui risquent de nous fasciner, pendant qu’elles nous endorment dans une douce séduction que l’historien Marc Bloch avait définie comme « l’illusion mortelle d’un éternel présent ». Le travail que le jeune artiste Abdelaziz Zerrou propose aujourd’hui, à l’occasion de son exposition individuelle, semble pousser les prospectives de notre imaginaire pour nous forcer à souffler sur ces bulles, et à ouvrir les yeux sur un passé qui continue à être présent même s’il n’a pas été vécu. Quand Abdelaziz m’a demandé d’écrire un texte qui rétablirait son travail dans un cadre historique et social cohérent, j’ai commencé depuis ma maison sur la mer Adriatique à étudier son œuvre, plissant les yeux sur ces images qui, inconnues pour moi, insistaient à me dire quelque chose que, même si de très loin, me concernait profondément.

Les images proposées par Abdelaziz montrent les scènes d’un passé lointain par rapport à ma mémoire. Elles racontent l’histoire du colonialisme, de la résistance, histoires de suprématie et de luttes contre cette suprématie, en particulier contre celle perpétrée par le gouvernement français. Histoires de revendication, où le droit d’être humain est revendiqué devant celui qui croit pouvoir t’anéantir après avoir mis la main sur l’espace et la légitimité de ce dernier.

Histoires qui se répètent depuis la nuit des temps, mais jamais de la même manière. Répétition sans mêmeté. C’est ainsi que l’artiste essaye de nous les raconter selon ses propres techniques. Et moi donc, tout en étant si lointaine, si étrangère, dans ces lignes, dans cette chaleur, dans un mouvement du crayon complètement différent de celui du monotype, depuis ces images je sens revivre la forme d’une pensée que dans une certaine manière m’appartient et se rallume, peut-être grâce à cette technique particulière dont Abdelaziz a réalisé ses œuvres : encre de chine et poudre noire. Mais comment cela peut être, je me demande, pendant que je continue à observer ses dessins et j’insiste à suivre la route d’une recherche qui glisse inévitablement dans la littérature, vers mon monde, ma formation, les cils caressent les étagères de mon imaginaire, de ce qui est le visage de ma mémoire et inévitablement dans ma tête se dessinent des mots que j’ai lus et relus, ceux de l’écrivain José Saramago, qui avec Abdelaziz partage l’espace mobile et clair de la Méditerranée.

Saramago écrivait dans ses carnets rédigés dans la solitude de Lanzarote à propos de la mémoire : « on change de position, on tourne la tête d’un côté, on cherche, à travers juxtapositions et latéralisations successives des points de vue, à recomposer une image qui pourrait être considérée comme la nôtre ». Comme cela, les images de Abdelaziz ne sont pas une reproduction passive de ces illustrations qui étaient réalisées dans l’histoire, mais y retournent la prospective, y montrent une version symétrique, comme s’il voulait retourner à l’image originaire, celle qui y avait avant de se retrouver noir sur blanc dans le miroir photographique des illustrations de l’histoire.

Je pense à nouveau aux mots de Marc Bloch. Voilà à quoi ça sert l’histoire, à nous faire retourner, à découvrir les visages, les ombres, la version réelle de cette histoire qui nous a toujours été racontée en tant que systèmes de narration marginalisant les Hommes. Et quel langage mieux que l’art peut nous obliger à le faire sans nous perdre, à dissoudre ces bulles de brouillard et les transformer finalement en conscience. Dans les images de Abdelaziz, il me semble trouver exactement ces hommes, et on peut distinguer son travail d’artiste de celui d’un simple historien, pas seulement car il nous amène dans cette histoire, mais aussi car il arrive à peindre un nouveau visage à notre mémoire. À ce point, il nous reste que d’essayer de trouver une réponse à une ancienne question : qu’est-ce que c’est la mémoire, si on exclut cet espace archétypale et peu convaincant par lequel ils nous confusionnés ? Comment peut-on, Abdelaziz et moi, moi d’un côté, lui de l’autre, nous retrouver dans cet espace de mémoire, comme si il nous appartenait tous les deux, moi pourtant si loin et lui avec cette histoire inévitablement différente de la mienne ?

Récemment, en cette lointaine Italie depuis laquelle je vous écris, le « psychiatre/poète » Massimo Fagioli est décédé. Il distinguait les êtres humains des animaux parce que les Hommes, s’ils sont humains, ne perdent jamais la mémoire mais la conservent dans quelques zones cachées de soi-même, espace privilégié qui ne dort pas mais qui devient visible dans les rêves, ou dans les images que les artistes nous montrent.

Artistes comme Abdelaziz Zerrou, artistes qui nous donnent un nouveau sentiment de l’histoire, mémoire qui devient vivante dans un espace qu’on dessine à deux, lui qui la ressuscite, moi qui vit en la retrouvant, elle me pousse à perdre quelque chose de vieux, comme un masque en verre qui tombe et nous rend étranger dans la même mer : la séduction mortelle du préjugé, la même qui traîne nombreux vers l’illusion mortelle du présent duquel on est parti.

Parce que c’est cela qui fait l’art, celle qui est vraie, authentique, fatigante et pure : elle nous pousse à se retourner vers des zones pointues de l’histoire pour nous déranger et nous empêcher de mourir quand on est encore vivant.

Ilaria Paluzzi (écrivaine)
Traduit de l’italien par Aglaia Haritz